Analyse des analyses du portrait officiel de François Hollande

portrait Hollande Recadre

« Hommage à la photo amateur », « posture normale », « perpétuation du style corrézien dans le jardin instauré par Chirac »… On entend décidément tout et n’importe quoi à propos du « portrait » officiel de François Hollande.

Les analyses hors sujet

Les analyses « sémiologiques » s’accumulent, mais la plupart font deux erreurs. La première consiste à décomposer spontanément et abusivement le tout de l’image en éléments : comme si l’impression générale était la somme d’impressions simples susceptibles d’être identifiées par l’analyse. Mais une image est comme un visage : celui-ci n’a pas l’air tendre ou autoritaire parce qu’on a additionné les effets des différents détails du visage. De la même façon qu’un regard ne se réduit pas aux yeux, ni à la somme yeux + sourcils + pattes d’oie + cernes, une image communique d’abord quelque chose qui n’est pas une addition, mais quelque chose de général. Une ambiance. Certes, cette ambiance n’est pas facile à saisir, quoi qu’il en soit elle est autre chose, elle est « plus » que la somme des composants – encore heureux, car on peut décrire infiniment une image. Dans bien des analyses, on s’occupe des détails plus que de l’ensemble, et c’est regrettable car cela ne correspond pas à l’approche réelle d’une image.

Seconde erreur : les éléments simples distingués (sourire, cadrage, main droite…) sont interprétés comme les détails d’une publicité, c’est-à-dire, comme des signifiés dont le sens est délibéré, univoque, intelligible, en un mot « communiquant ». Évidemment, une photographie politique est un « objet de communication », mais il est grotesque d’interpréter froidement et avec confiance chaque élément comme si son sens était clair à qui sait regarder. La sémiologie devrait inviter à la modestie, elle conduit malheureusement souvent à des thèses débiles sur les signes « incontestables » qu’un mec bluffe au poker, ou bien à dire que le vert signifie prioritairement la nature.
La modestie, c’est-à-dire une certaine lucidité quant à la diversité des signifiés éventuels.

Les voies de l’analyse

Évidemment, le premier réflexe est de faire dire à une image ce qu’on veut soi-même y voir : puisqu’Hollande a parlé de présidence normale on voit un président normal sur la photo. Et si on n’aime pas Hollande, on interprète cette normalité comme une banalité. On décide alors de voir une photo amateur, on cite Instagram, etc. Si Hollande avait la réputation d’un président dynamique, on verrait d’abord le mouvement, la main presque tendue. Une photo qui n’est pas figée : un bel oxymore, tout de même.

Si on est certain que la président va faire de l’écologie une de ses priorité, on considère que la moitié du décor c’est la pelouse et que c’est donc le signe de je ne sais quelle fermeture de centrale nucléaire…
Etc.

Mais alors, toutes les interprétations se valent-elles ? Il y a quelques indices qui nous montrent qu’on a parfois droit à des lectures plus intéressantes que d’autres, car il y a quelques principes méthodologiques. Premièrement, il faut considérer le contexte de la prise de vue, et plus précisément l’auteur de la photo. Ensuite, on s’efforce généralement d’articuler les interprétations pour qu’elles prennent une forme cohérente, entre elles et avec le contexte – en tenant compte, dans le cas des productions de type artistique, des limites de la « cohérence ». Les aller-retour entre l’impression d’ensemble et les détails sont les bienvenus. Enfin, on s’efforce de ne pas se laisser envahir par les élans de sa propre imagination, par ses préjugés moraux et politiques.

Une image de qualité ?

À Partir de là, considérons que le photographe est Depardon, tenons compte de sa démarche, lisons ses témoignages : il n’a évidemment pas travaillé comme un publicitaire qui additionne des détails communiquant, son Rolleiflex n’est pas l’appareil d’un amateur, le cadrage américain n’est pas celui des touristes (qui conservent toujours les pieds dans leurs images), etc. Certes, la surexposition du décor peut désarçonner ; je préfère considérer que l’ensemble est relativement aéré, que la photo a quelque chose de printanier, et que justement nous ne sommes pas dans un univers où tout est délibéré, où tout est efficace et surchargé. Bien sûr la distance de l’Élysée s’interprète : on peut y voir l’homme déconnecté de l’appareil du pouvoir (mais à ce moment-là n’aurait-il pas préféré poser ailleurs ? Je pense qu’il assume sa position), on peut y voir une proximité plus grande avec les Français, on peut y voir une volonté de compromis, potentiellement de consensus mou si on n’aime pas le personnage (le symbole particulier du pouvoir qu’est l’Élysée n’est pas affirmé – en même temps on ne peut pas dénoncer l’absence du contexte ni des drapeaux).

On peut donc interpréter ainsi tous les détails pour les harmoniser avec son impression d’ensemble ou sa sensibilité politique, mais on doit se garder, à mon avis, de considérer que l’image est le résultat d’un brainstorming où tout est choisi dans un but très précis – Depardon n’est pas de ces exécutants appliquant à la lettre des décisions de DA.

Conclusion

Ainsi, l’image n’est pas simplement ni seulement « cryptée » et il est insupportable qu’en cette période ou les codes de la publicité envahissent tous les langages (artistiques et politiques en particulier), on associe désormais la profondeur, ou la subtilité, à l’encodage de signes très élaborés, dont il s’agirait de dévoiler ou dénoncer les messages, les influences, les effets. L’image est réussie, d’abord parce qu’elle est suffisamment séduisante pour stimuler l’interprétation, et même des interprétations diverses. Est-ce que Hollande marche ? S’apprête à tendre la main ? Son sourire est-il sympathique ? Confiant ? Je ne veux pas croire qu’Hollande a demandé à Depardon le grand angle, ni que Depardon a commandé un sourire précis. L’image est réussie grâce au talent d’un photographe qui sait que l’alternative n’est pas soit la photo volée, soit l’élaboration radicale. Cette image se situe habilement entre les deux, et le visage de François Hollande reflète cet équilibre fragile, que savent atteindre les photo-reporters fameux ou les grands photographes de studio : on traque ce qui peut émerger de naturel, de « vrai » dans un cadre maîtrisé. Et ce « naturel » est potentiellement riche en significations.

Depardon a réussi la prouesse de prêter à Hollande, qui habituellement ne sait absolument pas du tout poser ni sourire, un visage à la fois confiant et décontracté, plus solennel qu’on veut bien le dire, sans rien de niais – et ce n’était pas gagné.

Quant aux parodies, outre qu’elles ne sont pas très intéressantes – les geeks ont fait mieux, largement –, outre qu’elles auraient été proposées avec n’importe quelle photo, elles ne feront, comme toutes les copies, qu’augmenter l’aura de l’original que l’on sera intrigué de voir en grand, « en vrai », dans nos mairies.

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Une réponse à Analyse des analyses du portrait officiel de François Hollande

  1. gervais dit :

     » une image communique d’abord quelque chose qui n’est pas une addition, mais quelque chose de général. » Absolument et cela me rappel quelques principes de la théorie de la Gestalt, qui est basée sur la supposition que le procédé de perception ne peut pas être pleinement compris s’il est décomposé en procédés de parties toujours plus petites.
    « mais on doit se garder, à mon avis, de considérer que l’image est le résultat d’un brainstorming où tout est choisi dans un but très précis – Depardon n’est pas de ces exécutants appliquant à la lettre des décisions de DA. »
    Faire confiance à Depardon c’est éviter le choix d’un publicitaire, le choix du tout marketing/communication ou rien ne sera laissé au hasard. C’est aussi tenter de proposer un autre visage de la politique…

    En tous les cas cette photo n’a pas fini de nourrir les conversations, et cela me fait penser aux multiples et fantasmagoriques interprétations à la sortie d’un film de Lynch, Mulholland drive (sans jeu de mots)…

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