Considérations sur le nouveau logo de l’OGC Nice en particulier, et le design graphique rétro en général

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Quand les uns et les autres veulent diagnostiquer qu’un logo, une affiche un film ou je ne sais quoi est « rétro », ils omettent souvent la chose suivante: il faut analyser en quoi il s’agit toujours aussi, d’une certaine manière, de réalisations modernes, qui appartiennent à leur temps.

logos rétros

Existe-t-il des productions de design graphique contemporaines qui soient « rétro » au point de pouvoir passer pour des productions désuètes, d’un autre temps, récupérées dans un vide grenier? Certainement pas. Les yaourts « La laitière » insistent sur un savoir-faire « rétro » (la citation à la peinture de Vermeer, le L majuscule tracé comme avec un pinceau qu’on aurait trop peu gorgé de peinture et qui laisse sa trace), mais se dit-on, au super marché, qu’il s’agit là d’un vieux packaging? Le pot de confiture « Bonne maman » a-t-il vraiment davantage l’air d’un ancien pot, que d’un objet très moderne, organisant stratégiquement le damier rouge sur le couvercle et l’écriture manuscrite, sur fond blanc immaculé, de l’étiquette? Les sachets Alsa eux-mêmes exhibent le dessin d’une jeune Alsacienne bien contemporain: contours parfaitement régulier, design harmonieux et économe en moyens, aplat de couleur. Enfin, les mots « véritable », « depuis telle date », etc. incarnent-ils davantage la référence à une tradition, que le signe de la modernité qui aime se donner de l’âge, comme pour se rassurer?

Nouveau logo, vieux réflexes ?

logo nice seul

Pour développer l’analyse, considérons le cas du nouveau « logo » de l’OGC Nice. La conservation de l’aspect « blason », radicalement opposé aux critères du logo moderne (épuré, facilement reproductible, symbolique plutôt que dessiné à l’imitation quelque chose de réel) conditionne le jugement qui tranchera en faveur du caractère classique et rétro de l’identité visuelle. Le choix du niçois et l’inscription de la date sur un élégant et désuet ruban, renforcent cette impression. À partir de là il n’est pas difficile de boucler la boucle: la typo a l’air « sobre », l’aigle, le rouge et le noir sont les codes de toujours du club et de la ville, la forme globale emprunte à l’héraldique plus qu’aux préceptes suisses du design graphique, d’ailleurs l’écusson central est bordé par un liseré transparent qui imite l’impression de volume. Ce n’est pas un logotype, mais un blason. C’est dire à quel point tout cela relève du Moyen-Âge.

logo nice gros plan

Pourtant, à quelle époque exactement appartient cette typographie? Le logo appuie-t-il l’impression de volume au point d’utiliser des dégradés ou des variations de tons? Le dessin de l’aigle fait-il penser à Gustave Doré, ou à la bande dessinée contemporaine? Si on les regarde de près, les contours de l’aile ont-ils l’air dessiné à la main, ou parfaitement négocié avec les outils « plume » d’Illustrator? Les bandes elles-mêmes transpirent la modernité: fines, d’un rouge franc et d’un noir intense, elles sont aussi actuelles que les lettres en capitales rondes mais biseautées à leur terme (le C et le G, comme la moderne Arial plutôt que comme la classique et solennelle Helvetica). Très contemporaine, aussi, la variation de l’épaisseur des graisses (sur le N par exemple), ou les différences de longueur des branches du E.

Involontaire autrefois, l’apparente imperfection devient moderne si le dynamisme qu’elle occasionne est maîtrisé. Personne ne doutera ici que les différenciations entre les lettres est les interlettrages sont conscientes et appropriées: les écarts entre le N et le I, le C et le E, et le O et le G sont adaptés non pour rendre désuet mais pour négocier l’équilibre global: « OGC NICE » est dense mais parfaitement lisible, équilibré, fort et rond, sobre peut-être à première vue, mais pas austère ni désuet. Assez tendance, au contraire.

(Les lettres ont aussi un contour de la couleur de l’aigle: ce léger excès de zèle n’apporte pas grand-chose, et donne plutôt à penser que le logo est peut-être surchargé de quelques éléments anecdotiques; ces contours, donc, et les trois petites frises en haut de chaque aile.)

Flagrant délit de modernité

Quoi qu’il en soit, ce logo est tellement moderne, que l’ancienne version (notamment la présence du ballon) nous apparaît déjà kitsch, très premier degré – l’ensemble parait même « mal dessiné », les lettres sont grasses, peu lisibles sur fond rouge; quant à la stylisation de l’aigle, à première vue plus radicale puisqu’il est réduit à une silhouette, elle parait désormais plus maladroite, au sens où elle est représentative d’un charisme qui n’opère déjà plus, ne serait-ce qu’à cause du socle étrange où l’aigle est posé (à moins qu’il s’agisse d’un anthropomorphisme bizarre?).

ancien logo nice

En réalité, le nouveau logo incarne très précisément la façon contemporaine de faire du rétro. Le site de l’OGCN explique que « la voie de l’intemporalité » a été choisie; c’est inexact. C’est un blason très moderne, qui n’est moins actuel que le nouveau logo du PSG qu’en apparence. Il s’appelle « logo » parce qu’il en a la fonction (carte d’identité, signe de reconnaissance, de démarcation), mais, en perpétuant l’esthétique et de la symbolique des blasons, qui reflétait autrefois les confréries chevalières, puis les corporations, voire les villes (en tout cas, des entités liées pour des raisons sociétales, communautaires), il n’en épouse pas les codes graphiques. Si l’on appliquait les rigoureux critères d’un bon logo (simple, stylisé, déclinable sur divers supports et formats, facilement repérable, rigoureusement différencié des autres logotypes…), celui de l’OGC Nice ne fonctionnerait pas: échappant au premier défaut généralement observé sur les logos (la banalité qui le noie dans notre « logorama »), il subirait les critiques suivantes, solidaires de la seconde grande catégorie classique de défauts: trop de complexité perturbe la mémorisation, par ailleurs l’ensemble ressemble fortement à beaucoup d’autres blasons, notamment dans le foot.

Reste que l’OGCN n’est pas, aux yeux de ses joueurs, de ses supporters, des Niçois, une marque. Ce n’est pas qu’une entreprise, c’est une communauté, qui mérite un joli blason dont les caractéristiques graphiques se justifient.

Bilan

Son aspect global rassure les traditionalistes, qui repèrent que les marqueurs forts de l’identité du club et de la région sont non seulement conservés, mais réaffirmés. Il séduit aussi les jeunes supporters, qui, en l’appréciant, adhèrent plus naturellement qu’ils ne le pensent eux-mêmes à des critères précis de l’esthétique contemporaine: variations fluides de l’épaisseur du trait (pastiche maîtrisé du caractère « dessiné à la main » des vielles identités visuelles); économie de moyens (trois couleurs: il y a 50 ans, la couronne de l’aigle aurait été jaune, à coup sûr); lisibilité; et bien sûr, plaisir très actuel de « retrouver ses racines ». En d’autres termes, ce logo réunit tous les critères du design graphique d’aujourd’hui, à savoir: l’esthétique rétro parfaitement et consciemment digérée par un regard, des objectifs et des manières de faire contemporains.

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2 réponses à Considérations sur le nouveau logo de l’OGC Nice en particulier, et le design graphique rétro en général

  1. Damien dit :

    Une analyse très instructive et précise d’un logo qui aurait été noyé dans la masse de ses congénères sans ce billet.

    Bravo o//

  2. Nicolas dit :

    « OGCN n’est pas, aux yeux de ses joueurs, de ses supporters, des Niçois, une marque. » Précisément, et cela est essentiel dans la reconnaissance et l’appropriation de ce signe. Ce logo qui empreinte à l’héraldique tout en restant moderne – aussi grâce au traitement de la forme – intègre donc très bien la fonction « remembrante », tous unis sous la même bannière, faisant parti de la même équipe/communauté.
    Enfin, ce signe s’est clairement affiné, il a su gagné en hauteur, en élégance et en « noblesse » :
    – Traitement plus subtil de la forme.
    – Composition différente avec un aigle royal davantage protecteur que prédateur.
    – Symbolique augmentée avec le blason et l’ajout de la couleur dorée…).

    En ce sens, ce nouveau logo s’est aussi débarrassé d’une forme certainement trop radicale/militante (couple de couleur exclusif rouge/noir, cercle rouge surmonté de la silhouette pesante d’un l’aigle noir…). Sans doute un message envoyé aux supporters qui doivent toujours se méfier de toute forme d’extrémisme.

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