Foi et mauvaise foi en appellent à la liberté d’expression

Nous avons spontanément, à propos des images choquantes, des blagues douteuses, des déclarations provocantes, en d’autres termes à propos de la liberté d’expression, toujours la même attitude – la mauvaise foi. Guillon ou Alévèque insultent DSK ou Zidane ? Liberté d’expression. Le Pen prétend que les chambres à Gaz ne sont qu’un détail de l’histoire ? Condamnation. NTM appelle à tuer les flics ? Liberté d’expression. Zemmour dit que la plupart des trafiquants sont des Noirs ? Condamnation. On caricature Mahomet ? Liberté d’expression. On veut manifester son mécontentement ? Circulez y a rien à voir.

Comme l’analyse Pareto, l’espèce humaine n’est pas rationnelle, mais « rationalisante » : elle rationalise après coup. Elle réagit en fonction de valeurs (affectives, morales), et après la réaction elle formule des arguments pour fonder cette réaction, et lui donner l’allure de la réflexion. C’est ce que l’économiste appelle le « vernis rationnel ». Ainsi, voilà la vérité de nos réactions aux opinions féroces : lorsque l’expression ne nous choque pas, on plaide la liberté d’expression ; en revanche lorsqu’on est scandalisé par la déclaration, on exige la condamnation. Et on donne à sa réaction soit l’allure d’un plaidoyer intelligent contre l’injustice (comment peut-on dire cela des chambres à gaz alors que les historiens etc.), soit l’apparence d’une philosophie tolérante (je ne suis pas d’accord avec Guillon, mais n’a-t-il pas le droit de dire tout haut ce que tant de gens pensent tout bas?).

Sauf qu’en réalité, présumé-je, la question de la liberté d’expression n’a guère de rapport avec les fondements de notre positionnement : sous le vernis, on défend ou on attaque selon que dans le fond on est choqué ou pas.

« Ne pas être choqué » ne signifie pas nécessairement qu’on adhère au discours – cela veut simplement dire qu’on trouve toujours au minimum de quoi atténuer la gravité de la déclaration (les jeunes de banlieues subissent tant d’injustices… Zidane il est riche… La caricature est une tradition…). Comme si, sous couvert de la « liberté d’expression », on ne tolérait en réalité que ce que l’on se sent prêt à éventuellement défendre – tandis que lorsque c’est à nos yeux impardonnable, là il n’y a plus de liberté d’expression qui tienne (et pour peu qu’un mec ait la circonstance aggravante d’être d’extrême droite, voire de droite, rien ne va plus.)

Le premier amendement ?

Voilà ce que devraient penser les chantres de la liberté d’expression : La liberté d’expression totale confère à toutes les opinions une certaine dignité. « L’opinion » n’est pas qu’une connaissance imparfaite par rapport à la « connaissance », l’opinion est l’expression de la liberté de penser, et la liberté de penser, une réalisation du « bon sens » que depuis Descartes nous partageons tous. Avant d’être vraie ou fausse, l’opinion est une application concrète de l’égale dignité des citoyens. Avant d’être sage ou d’être une connerie, une opinion est une parole, et toutes les paroles ont une même valeur : l’affirmation de soi (le sens éthique du terme a son application quantitative lorsque nous votons : un homme, une voix). Si les Anonymous plaident partout tout le temps la « liberté totale et non contrôlée sur internet », mais s’offusquent à la moindre déclaration des scientologues et se permettent même de les agresser, ils doivent voir qu’il y a une contradiction, voire un certain ridicule.

On rencontre les mêmes paradoxes en politique étrangère : les mêmes réclament tour à tour la diversité culturelle et l’imposition des droits de l’homme. (C’est tenable – mais c’est moins facile qu’ils ne le pensent, et ça porte le nom potentiellement outrageux de libéralisme.) Il y a quelques années, une copine manifestait place de la Sorbonne contre l’éventuelle délocalisation de la noble université vers une banlieue glauque (et la Sorbonne allait devenir un musée payant, tout ça). Je lui avais demandé : « si demain y a une manif’ contre la concentration des universités dans le centre de Paris, t’y vas aussi ? » Elle m’avait répondu : « Pff, t’es con. »

Pas de liberté sans limite

En bon Français un peu con, je rejette la position dite « américaine » : j’aime que la liberté ne signifie pas la licence, ni l’impunité. Le jeu est plus drôle quand le terrain a des limites. La liberté totale, le carpe diem, je laisse ça au punks. Mais c’est plus difficile – car il faut tracer les bandes blanches. C’est plus difficile moralement (il faut être le méchant dit stop), et c’est plus difficile philosophiquement, car il faut justifier ce qu’il faut bien appeler la censure.

Condamner les déclarations de Le Pen, pas de problème, car là, dire Stop c’est être le justicier. Mais au nom de quoi s’est-on permis non pas seulement de contester, mais de condamner ? D’une manière générale, quels sont les arguments que l’on peut avancer pour limiter, et donc enfermer, le jeu de la prise de parole ?

« La liberté d’expression c’est un droit fondamental, la liberté de caricature fait partie de ce droit fondamental », a déclaré le ministre de l’Intérieur, Manuel Valls. Peut-on en même temps nier le droit d’exprimer leur mécontentement à ceux qui veulent le manifester ?

On se demandera en guise de cliffhanger si Valls aurait fait la même déclaration dans le cas où une caricature aurait représenté Monsieur le président se faisant sucer par un jeune adolescent et lui disant : « si tu t’y prends bien tu auras un CDI au terme de ton emploi jeune ». Sous une forme plus philosophique : on se demandera dans quelle mesure il n’est pas autorisé de s’offusquer d’une simple et innocente image.

Ce n’est qu’en comprenant les motifs légitimes des Musulmans offusqués que l’on pourra discuter avec eux – et défendre néanmoins le dernier numéro de Charlie Hebdo. Ce n’est certainement pas en les prenant de haut, sous prétexte qu’ils ne respectent pas la liberté d’expression. (Je ne parle pas des fanatiques fous furieux qui brûlent et qui tuent, je pense aux Musulmans en général, qui regardent les représentations de Mahomet comme nous considérons, disons, la photo d’un parent aimé et disparu. Ce n’est pas rien, une image.)

La suite au prochain épisode.

 

Ce contenu a été publié dans Médias, avec comme mot(s)-clef(s) , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

3 réponses à Foi et mauvaise foi en appellent à la liberté d’expression

  1. gervais dit :

    j’ai apprécié la référence à l’analyse de Pareto que je ne connaissais pas, « l’espèce humaine n’est pas rationnelle, mais « rationalisante » : elle rationalise après coup.

  2. Ping : Liberté d’expression, la revanche | BLOG#66: Le blog de la forge66.com

  3. Ping : The Dark Liberté d’Expression Rises | BLOG#66: Le blog de la forge66.com

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *