Jack Reacher : fantôme de justicier

Tom cruise Jack Reacher Critique

Non content d’accumuler tous les ingrédients possibles pour faire un grand film d’action, on a voulu inventer un nouveau type de héros. Jack Reacher, un film qui en fait trop. 

N’est pas Brad Bird qui veut. Son Mission impossible : Protocole fantôme est un chef d’œuvre du cinéma d’action. Qu’il s’agisse d’exploiter des technologies improbables en toute discrétion (l’infiltration du Kremlin), qu’il faille s’en dispenser et ruser par la mise en scène (dédoubler une chambre d’hôtel pour berner des protagonistes qui ne s’étaient jamais vus), que soit requis un exploit athlétique vertigineux, qu’on poursuive l’ennemi en fuite ou bien qu’on lutte à mort avec lui, chacune des épreuves avait permis au réalisateur des Indestructibles de nuancer les sens du « spectaculaire », en proposant une version inventive pour chacune des catégories d’exploits. Lorsque Christophe McQuarrie, scénariste de MI : 4 et d’Usual Suspect, prend en charge la réalisation de Jack Reacher, il est loin de bénéficier d’un aussi bon scénario, ni même de retrouver un Tom Cruise aussi convaincant.

Jack Reacher a beau intégrer quelques ingrédients comiques (qui tombent souvent mal), on a rarement vu (enfin, sans compter Nolan) film et personnage d’action se prenant autant au sérieux. Non content de bastonner tout le monde (alors qu’il prévient avant), le héros déclame à chaque occasion toute sa philosophie : en plus des leçons de combat et de justice, Monsieur donne des conférences de savoir-vivre, de liberté, de stratégie, de morale, avec le ton serein de l’évidence et le regard du sage qui en a vu des vertes et des pas mûres.

Pour lui donner la profondeur du justicier fantôme au passé politico-militaire qui débarque quand on ne s’y attend pas, et qui est déjà parti répandre la justice ailleurs alors qu’on est encore en train de parler de lui, McQuarrie avait eu la bonne idée de demander à Tom Cruise de jouer « tout en retenue » : la voix monocorde, la démarche tranquille, le regard et le geste sûrs. Mais là où Drive (film auquel Jack Reacher emprunte autant qu’à MI : 4 pour les ingrédients, ou qu’à The Dark Knight pour le découpage – et à ce propos, on en a marre des montages en parallèle où les dialogues des uns servent de voix off aux actions des autres), là où Drive, donc, parvenait, à force de patience et de variation (personnage capable des plus douces attentions et des colères les plus démesurées), à stimuler l’interprétation du masque neutre de Ryan Gosling, Tom Cruise conserve en permanence un sang-froid qui n’est pas neutre, ni mesuré, ni original, ni mystérieux, mais pauvre parce qu’uniforme.

Derrière ce visage impassible, on doit en outre projeter toutes les qualités du monde. Jack Reacher est tout ce qui est génial, sans être rien de dommageable. Sûr de lui sans être arrogant, spectaculaire en toute discrétion, stylé sans être superficiel, marginal mais impeccable, intransigeant mais attentionné, confiant sans être armé, Jack n’a même pas les défauts de ses qualités ; il est parfait. On ne mord donc pas à l’hameçon qui veut nous faire croire que nous tenons là un héros insolite, nécessaire, hors-la-loi, complexe, attachant. Le plus frustrant est qu’on ne passe pas loin du grand personnage, intraitable, solitaire, ambigu, pragmatique. Trop soucieux d’être populaire, le film n’ose pas proposer une sorte de Ikki (le chevalier du Phœnix), affirmé, intriguant, antisocial et problématique. Sans même parler d’un Rorschach. De toute façon, Tom Cruise n’a pas la tronche de l’emploi : il n’a qu’un joli minois, qu’on veut nous faire passer pour une gueule de loup.

La thématique du film est traitée comme son personnage. On fait comme si la réflexion sur la notion de justice était poussée, mais on accumule les points de vue au lieu de les creuser. Le film pose explicitement la question de savoir ce qu’il faut faire d’un sniper déboussolé ayant tué des innocents à froid : peine de mort ? Torture ? Le défendre malgré tout ? Lui pardonner si jamais il a tué des violeurs organisés ? Mais sans que cela perturbe outre mesure les personnages ni le spectateur. Finalement, le film est un blockbuster américain classique, qui associe cyniquement la justice à la mise à mort. Ce n’est pas qu’on refuse unilatéralement cette façon de rendre justice (dans les films qui plus est); on doit simplement remarquer que le cinéma américain a trouvé la parade pour que tout le monde soit content: combien de films proposent une fin où le gentil voulait finalement épargner le méchant, mais doit le tuer malgré tout parce que le méchant a sorti au dernier moment une arme cachée ou une botte secrète et qu’il n’y avait plus le choix? Ce procédé satisfait et l’envie de vengeance et l’éthique de la responsabilité. En jouant à la philosophie morale, en matraquant l’originalité du type de justice rendue par son héros, Jack Reacher essaie de déguiser une approche très classique de la justice rendue en réflexion innovante. Ça ne prend pas.

Au final, Jack Reacher ne propose ni la grande cuisine d’Expendables (le plaisir premier degré d’une justice sans nuance, cinématographique, consistant à détruire intégralement l’armée ennemie très méchante, associé à un sens pertinent de la dérision), ni celle de MI:4 ou même de The Avengers (une mise en place très simple, un cliché, prétexte au déploiement d’un scénario bien ficelé, développant une ou deux réflexions intéressantes – la laborieuse mais nécessaire et finalement inventive cohésion d’un groupe d’individus face à l’adversité – et proposant une mise en scène audacieuse). Jack Reacher contient sans doute des séquences intéressantes et spectaculaires (la course poursuite en voiture est séduisante, tour à tour bourrine, patiente, stratégique), à grand renfort de gros plans et en poussant à bloc le volume sonore, mais il s’embarrasse de mille problématiques et charge son personnage de mille caractéristiques, sans donner de consistance à aucune. On ne comprend rien à qui était Jack Reacher par le passé, et on ne saisit même plus, au-delà de son apparence, en quoi le méchant est méchant, ni quels sont ses objectifs, ni pourquoi il s’est donné tant de mal.

On aurait aimé que tout le film conserve le registre d’une scène absurde, pleine d’humour et d’action, sans sacrifier la crédibilité, où le puissant Reacher règle leur compte dans une salle de bain à deux gros méchants aussi dangereux que maladroits. Mais ce n’est pas le cas. Le film veut davantage, en accumulant trop de registres. Reacher affirme lui-même à la fin du film, en s’adressant directement à l’incontournable traître embusqué du film, que tout cela relève du cirque. Pour preuve que tout ce théâtre n’est pas crédible, Jack invoque un argument imparable : lui-même, génie supérieur, n’aurait pas pu y penser.

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