Lapins du métro : qu’est-ce qui surprend?

lapin ratp

Les lapins que la RATP colle depuis plus de trente ans sur les portes des rames de métro, pour avertir qu’il est douloureux d’être pincé lorsqu’elles se referment, sont célèbres. Certains individus se déguisent même ainsi dans des soirées à thème. Mais quelle est la pertinence de ces représentations ? Sont-elles efficaces pour la prévention ? Si oui, comment ? Et surtout, est-ce qu’il a l’air d’avoir mal, ce lapin?

En 2012 ne subsiste que le lapin rose vêtu de jaune, seul et debout dans la rame, piégé par la fermeture automatique des portes. L’autre lapin, brun avec la salopette rouge, qui se blessait en coinçant ses deux mains après l’oblitération du ticket, a disparu de la circulation (sans doute lorsque les tourniquets sont apparus).

 1977

Le rose et jaune est aujourd’hui encore accompagné de la légende initiale, indiquant que l’on peut avoir mal (« Ne mets pas tes mains sur les portes, tu risques de te faire pincer très fort ») si les portes se referment sur les doigts. « On » ? Les gosses, évidemment, et dans le dossier consacré à ce héros urbain, que l’on peut lire dans le magazine Schnock n°3 ces semaines-ci, le créateur du lapin, l’illustrateur Serge Maury, précise que les partis pris avaient tous pour objectif prioritaire de présenter un personnage asexué, une métaphore ludique de « l’enfant ». On conteste généralement les couleurs, sous prétexte que personne ne s’habille en jaune, la couleur qui cumule le plus d’associations péjoratives et qui ne compte que peu de valeurs positives associées (pour l’énergie, et même pour les produits liés au bronzage, qui renvoient au soleil, on préfère l’orangé) et on chipote sur le rose, parce qu’on chipote toujours sur le rose ; cela dit, le jaune est la couleur préférée des enfants selon toutes les enquêtes d’opinion, et le rose est une transposition classique chez les enfants de la couleur de la peau, enfin ces derniers ont l’habitude de s’identifier à des lapins fameux, personnages exclusivement mignons dans leur imaginaire non contaminé par les Monty Python.

Mais qu’est-ce que le dessin illustre ?

On doit en revanche s’interroger sérieusement sur l’expression de l’animal : incontestablement, elle traduit la surprise plutôt que le supplice. Pourquoi ? L’illustrateur a-t-il voulu saisir l’émotion fugace qui précède la souffrance ? On peut douter qu’un tel moment existe – il y a donc autre chose. Une espèce d’appréhension à représenter la douleur ? Une sorte de pudeur ?

Un élément linguistique peut mettre l’analyse sur la bonne voie. Il est écrit : « Ne mets pas tes mains », et non « ne laisse pas ». Incontestablement, le message s’adresse moins aux maladroits oublieux de faire attention qu’aux éventuels curieux, trop confiants en eux, qui testeraient le système. Et le dessin inclut peut-être plus qu’on ne le croit l’action de tester, et pas exclusivement la douleur causée en retour du test. Le dessin illustre la phrase entière, pas seulement la seconde partie.

Tu veux voir si ça fait mal ? Tu penses que ça ne fait pas mal ? Eh bien, tu vas être étonné, ça va pincer sévère.

Il n’est pas non plus absolument évident que la sorte d’éclair jaune qui signale l’impact des portes sur les doigts annonce la douleur.

Le slogan manifeste sans conteste une interprétation lucide du problème. Son auteur a pénétré les motivations réelles de l’éventuel lapin qui serait tenté par le diable, comme d’autres, devenus grands, continuent de risquer leurs doigts sur les plaques de cuisson ou sous le fer à repasser, pour voir s’ils sont encore chauds.

Bon. Sans doute ce slogan est-il simplement le produit de la flemme : on a conservé la phrase inventée pour l’affiche de 77, où l’ouverture des portes blessait celui qui pouvait avoir le réflexe de pousser. Mais qu’on ait pensé ou pas, en conservant le slogan, à sa pertinence nouvelle, n’enlève rien à l’interprétation qui affirme qu’il était approprié de considérer que la tentation de voir si on va souffrir en mettant ses mains fût le cœur du problème.

À partir de là, l’amalgame entre la surprise et la douleur conviendrait alors pour représenter la réaction de celui qui n’a pas seulement laissé, mais qui a délibérément mis ses mains entre les portes.

À moins que ?

 Gustave Doré, 1862.

La Barbe bleue de Perrault enseigne que l’interdit séduit, premièrement malgré le peu d’intérêt que suscite objectivement la chose prohibée, et en dépit, deuxièmement, de la punition annoncée et légitimée par la transgression. L’hypothèse de la surprise, plutôt que la punition, parle alors peut-être aux instinctifs en général, et aux enfants en particulier, sans tenter leur témérité à affronter la menace.

Mais comment s’assurer que l’absence de marquage de la douleur n’attise pas davantage encore la curiosité ? « Ah oui, je vais être surpris ? Surpris comment ? » Et il demeure que si Perrault a raison, des enfants auront d’abord, après lecture de l’avertissement, le réflexe de ne pas laisser leur main, avant d’être finalement tentés d’en mettre une – juste pour voir.  Mais sans illustration la RATP serait alors accusée de l’absence de prévention, et quand bien même de nombreux doigts auraient été pincés, non pas malgré, mais à cause de l’illustration, au moins la RATP est-elle innocente aux yeux de la loi. Seul un sémiologue pervers pourrait engager une démarche accusant la RATP de ne pas employer les bons moyens pour parvenir à ses fins : vous tentez les enfants !

Le problème est que les agences de com’ contemporaines proposeraient les images les plus « réalistes » de doigts d’enfants écrasés, comme sur les paquets de cigarettes on essaie de traumatiser le fumeur, faisant fi des statistiques qui établissent des corrélations entre l’augmentation du prix des paquets et les démarches pour arrêter, quand dans le même temps aucune corrélation n’est disponible pour accréditer la thèse de l’effet des images sur les paquets. ‘Paraît que des gosses les collectionnent.

Que ceux qui déduisent de cela qu’il faudrait menacer d’une amende ceux qui laisseraient leurs doigts entre les portes s’arrêtent tout de suite, et passent à la conclusion.

Conclusion

On doit adhérer définitivement au privilège de l’étonnement, au refus de signaler explicitement l’affliction, premièrement parce que la RATP ne peut pas, à l’ère de l’information « disculpante », ne pas prévenir, et deuxièmement, sous prétexte qu’il n’est pas nécessaire de dramatiser : on subit suffisamment de messages exigeant d’avertir le personnel de la RATP de la présence colis suspects, ou exhortant à se prémunir des pickpockets en restant attentifs à ses affaires après fermeture des sacs, pour que s’ajoute à notre champ visuel des perspectives de souffrance physique.

Mais au fait, avoir les doigts coincés entre les portes fait-il réellement mal ? Je veux bien le croire. Et si je n’ai jamais essayé, c’est peut-être grâce aux illustrations, qui ont su mettre le doigt sur le problème.

Certainement, le message en anglais, purement informatif, sans complicité infantilisante («beware of trapping your hands in the doors ») reste le plus adéquat, mais il ne faut pas chipoter. La posture debout aussi se justifie : jusqu’aux années 60, les manuels de vie quotidienne enseignaient que les enfants ne devaient jamais être assis dans le métro ; soit ils étaient petits et prenaient place sur les genoux de leur mère, soit, trop grands pour cela, ils l’étaient aussi pour occuper un siège, qu’ils devaient céder non pas seulement aux personnes âgées, mais à l’ensemble des adultes. C’était avant l’enfant roi, avant tout ses gosses qu’on aimerait bien voir se faire pincer un peu les doigts.

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2 réponses à Lapins du métro : qu’est-ce qui surprend?

  1. Je médite que je vais parler de votre blog autour de moi.

  2. Wow, je vais d’articles en articles, le but premier étant de placer le lien vers la série de t-shirts que j’ai faite en l’honneur de Serge.

    Mais là j’avoue que ça change de la simple biographie habituelle… En tout cas je suis bien d’accord, sûrement une des meilleures campagnes de la RATP, enfant j’étais fasciné par Serge, et comme l’auteur je n’ai jamais eu les mains bloquées dans les portes du métro !

    Bon allez, je le met quand même mon lien:
    http://www.defectuous-product.com

    Merci !

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