Liberté d’expression, la revanche

Dans le premier épisode, on défendait la thèse suivante : alors que le respect de la liberté d’opinion devrait le conduire à protéger notamment les opinions auxquelles il ne souscrit pas, le Français est enclin à parler de liberté d’expression, surtout lorsqu’il n’est pas trop choqué par la thèse qui fait débat. Lorsqu’une théorie le débecte au contraire, il invoque volontiers des valeurs supérieures (respect des victimes de la Shoah, sécurité civile, autorité de la position scientifique, etc.). Mais au-delà des flagrants délits de mauvaise foi, n’y a-t-il pas quelque pertinence à vouloir que tout ne se dise pas non plus ? Quelle valeur est alors supérieure à la liberté d’expression ?

You talkin’ to me ?

1977. Un parti nazi américain entreprend de manifester sa bonne humeur en uniforme à Skokie, dans l’Illinois (population juive à 60%). On demande l’interdiction du défilé. La cour suprême de l’Illinois, cependant, rejette la requête sous prétexte que les symboles nazis étaient une expression symbolique politique protégée par le premier amendement. (Le caractère « symbolique » de la croix gammée l’exclut du champ des « fighting words », à savoir les injures explicites, sans ambiguïté, susceptibles de conduire à la violence. « Crève, charogne de président bougnoul » sort par exemple du champ de l’opinion pour entrer dans celui des fighting words. « Quel beau symbole, une croix gammée ! » ne sont pas des fighting words, car cela n’insulte personne en particulier. Lars Von Trier, de l’autre côté de l’Atlantique, n’a pas vu son chef d’oeuvre primé à Cannes parce qu’il a été viré du festival pour avoir dit : « Je comprends Hitler. Je pense qu’il a fait de mauvaises choses, oui absolument, mais je peux l’imaginer assis dans son bunker à la fin ».)

La position américaine, qui limite beaucoup moins que nous la liberté d’opinion (mais qui la bride un peu quand même : pas d’appel à l’émeute, pas de diffamation, pas de révélation de certains trucs protégés, etc.), peut être considérée comme courageuse. En autorisant l’audience des thèses les plus contestables, les Américains démontrent qu’ils ne craignent pas cette audience. Toutes les opinions peuvent entrer sur le ring du débat public, et si une opinion est vraiment scandaleuse, il n’y a aucune raison qu’elle n’apparaisse pas comme telle après qu’elle aura été combattue.

C’est à moi qu’tu parles ?

En France, on ne se contente pas de critiquer ou de dénoncer l’avis de la famille Le Pen sur la place des chambres à gaz dans l’histoire : on condamne – pour interdire, pour dissuader. Pourquoi ? On a peur de quoi ? On craint sans doute qu’elle emporte l’adhésion d’autres citoyens, peu éclairés, absentéistes en cours d’histoire, pauvres bougres incultes, banlieusards, campagnards, exclusivement distraits et instruits par TF1.

Comme par précaution, des sages qui ne se sentent pas, eux, menacés par l’influence de l’opinion immonde, ne veulent pas tolérer – ce serait la légitimer ! – une opinion aussi détestable que celle donnée en exemple, ou telle autre qui croit observer que les dealers sont majoritairement des Noirs. Car d’autres, plus fragiles, pourraient se laisser séduire.

Je pardonnerais peut-être cette condescendance, si j’avais la garantie que la condamnation d’une idée amenuisait sa force d’attraction. Mais je crains qu’on ne combatte pas une idée en la censurant (je crains même le contraire). Dans la rue comme en science, seul le débat ouvert règle les histoires.

Aujourd’hui Las Vegas c’est Disney Land

À moins qu’il s’agisse d’autre chose ? Peut-être qu’il s’agit simplement de faire respecter la véracité historique ? Scientifique d’une manière générale ? Et au diable les thèses révisionnistes, créationnistes, raéliennes, scientologues, bouddhistes, salafistes, réactionnaires, anticonstitutionnelles ! Mais censure-t-on l’astrologie sous prétexte que la physique a discrédité la teneur scientifique de l’analyse de l’influence des étoiles sur notre caractère et notre quotidien ? Mais au fait, la science énonce-t-elle la moindre vérité définitive ? La science est au contraire le lieu du débat, du conflit, de la contestation, au point que le critère d’une « vérité » scientifique est d’abord d’être réfutable (tandis qu’un astrologue ne se pliera jamais au contre-exemple fourni par les faits – il y a l’antécédent, vous comprenez, et puis le décan, l’heure de la naissance, la position lors de la conception, tout ça).

Reste que l’astrologue ne fait de mal à personne. Tandis que le créationnisme, c’est la religion, c’est mal. On préfère la belle et pure laïcité (un seul et unique mot pour les thèses radicalement opposées des communautaristes libéraux, des Républicains forcenés et des caricaturistes marxo-anti-cléricaux).

Le respect de la liberté d’opinion devrait se ficher pas mal que votre maître à penser soit Jésus, Mahomet, Ron Hubbard, Nietzsche ou Lady Gaga. L’option libérale (la neutralité de l’état relativement aux valeurs individuelles des citoyens) devrait autoriser que toutes les thèses puissent plonger dans le grand bain public, quelles que soient leurs sources (article, dessin de presse, sermon, blog de foot irrévérencieux, tout ce que vous voudrez).

Mais si c’est à l’exclusion des insultes et des diffamations, c’est parce qu’il reste à apporter une nuance.

Did you fuck my wife ?

Le problème, c’est qu’à l’instar des fighting words, certaines thèses ne se contentent pas de dire le mal, elles font du mal. Elles causent du tort. Les paroles s’envolent – jusqu’à ce qu’elles s’enfoncent dans le cœur d’une cible. Et tout le problème est là. Pour penser la liberté d’expression, dans une société libérale, il ne faut pas tant se demander quels sont les mots qu’on accepte ou pas, mais quels sont les torts qu’on tolère, et quels sont les torts qu’on doit censurer.

C’est un problème, car le « tort » causé à une personne juive par l’opinion « toutes les Juives sont des sales putes » a-t-il le moindre rapport avec le tort causé à un scientifique par la persistance des thèses créationnistes ? Le problème, c’est toujours le même : un mot est une étiquette, et on peut la coller sur un tiroir où on range tout un tas de choses.

L’actualité a d’ailleurs fait se télescoper les caricatures de Mahomet légitimées, et les photos de Miss Middleton censurées : on a eu une belle démonstration de confusion des genres – à partir du moment où on peut appliquer les mêmes mots (« tort », « censure », « publication »), ça devient du pareil au même…

Mais il faut se frotter à cette question, à la question – quels torts doivent être censurés ? –, car c’est toujours une blessure qui légitime qu’on porte plainte. Personne ne fait jamais valoir son intolérance.

Parce qu’il y a un homme mort à l’autre bout du fil, connard…

La philosophie morale libérale (Ruwen Ogien, La liberté d’offenser) distingue, parmi les opinions qui font du tort, les offenses des préjudices.

Du côté des offenses, on peut ranger les « crimes sans victime », c’est-à-dire les outrages aux bonnes mœurs, le créationnisme, les blasphèmes, en bref, les atteintes aux choses abstraites ou symboliques (une loi de la nature devant être considérée comme une chose abstraite).

Les préjudices sont les atteintes, ou appel aux atteintes, à l’intégrité physique et morale, et à certains droits fondamentaux. Il s’agit des injures, des diffamations et autres torts concrets.

Parmi les droits fondamentaux, il y a notamment l’exigence que tous les êtres humains aient une égale dignité. Quelle que soit leur race ou leur sexualité, par exemple. Ainsi, censure des discours xénophobes, homophobes, etc., qui ne s’attaquent pas à des symboles, mais menacent l’intégrité concrète des individus discriminés.

La valeur supérieure, c’est donc l’intégrité des individus.

(La compréhension minimaliste du mot considère même que le côté « public » de la « personnalité publique » sort du champ de « l’individu concret » – sauf si elle est chez elle en mode personne privée).

L’offense à un Dieu n’est-elle pas aussi un tort concret ? Sans doute, la douleur est réelle. Mais les Musulmans voient-ils leur liberté de culte niée par les caricatures ? L’intégrité du moindre Musulman est-elle menacée par cette caricature ? (le film je ne l’ai pas vu, je ne sais pas). On a plutôt invoqué l’intégrité des Français vivant dans les pays musulmans.
Enfin, a-t-on été injurieux ? La une de Charlie Hebdo ne dit pas : les Musulmans sont des sous-hommes ; elle aurait été condamnable dans ce cas. Elle dit : les Musulmans sont susceptibles (si l’on me permet cet euphémisme). L’époque n’estime pas qu’il s’agit-là d’une insulte. C’est une offense plutôt qu’un préjudice. (S’ils avaient titré « Innocence of Muslim : salafist fucking », ce serait difficile à dire.)

Je n’ai plus de citation de De Niro en stock pour mon dernier intertitre

Offenses et injures, violences symboliques et violences concrètes, sont des repères intéressants. Ils restent des repères conceptuels. Susceptibles de voir leurs définitions évoluer, être remises en cause, être affinées, être relatives d’une culture à l’autre.

À partir du moment où parmi les droits fondamentaux on veut mettre la liberté de faire de son corps ce que l’on veut en faire, le tribunal allemand qui a condamné en juin dernier la « circoncision pour motif religieux » n’a-t-il pas eu raison de le faire ? Le corps d’un enfant n’appartient-il pas à l’enfant lui-même ? À moins qu’il s’agisse là d’un interventionnisme de l’état trop brutal, heurtant une liberté aussi fondamentale que la liberté individuelle, à savoir la liberté de transmission d’une culture ?

Mais alors l’excision ?

Oui mais « l’atteinte à l’intégrité physique » a-t-elle les mêmes conséquences dans les deux cas? Et donc, etc.

Bref, les mots existent pour faire débats. Et on doit regretter, à l’occasion de cette affaire de Charlie Hebdo, que comme d’hab’, la polémique (du grec polemos, guerre) l’ait emporté sur le débat.

Il n’y a pas de réponse unilatérale aux conflits qui questionnent la liberté d’expression. Il y a des repères théoriques, confrontés à des situations concrètes toujours complexes et singulières (une contexte artistique – un concert de rap, par exemple – atténue-t-il la portée d’un appel au préjudice ? Un roman n’autorise-t-il pas l’identification à un type qui va en Thaïlande pour bénéficier de certains laxismes relatifs à la prostitution et à l’âge des personnes sur le marché ?)

Pour conclure, je plaide pour qu’on prenne toujours au sérieux les faits, paroles, dessins, etc., qui questionnent la liberté d’expression ; je plaide pour qu’on les mette au centre et qu’on les interroge (alors qu’on les exclut généralement : quelqu’un a-t-il en tête une des caricatures de Mahomet publiées par les Danois il y a quelques années ? Non. Car elles étaient sorties du débat. Comme si ce n’était pas la question. On était parti du principe que c’était pour rire, et que certains ne voulaient pas rire – mais est-ce que c’était drôle ou pas ? Elles disaient quoi, ces caricatures ? On ne prend jamais cette question au sérieux.) Dans un tout autre contexte, souvenez-vous : fraichement élu, Obama parle de son piètre niveau au bowling – il y a une piste dans la maison blanche – et il dit : « on dirait les handisports ». N’était-ce pas pour rire ? En tout cas il s’est excusé. Il n’a pas été condamné, mais a-t-on regretté qu’il s’excuse, au nom de la liberté d’expression ? Pas même en Amérique.

2005. Une publicité parodie la Cène de Léonard de Vinci. Eh bien elle a été interdite d’affichage, en France, parce qu’elle était supposée porter atteinte aux sentiments bien réels des Chrétiens. Il faut regretter cette décision. Comme il faut regretter que les Musulmans n’aient pas été autorisés à manifester leur mécontentement, leur opinion au sujet de ces caricatures. On les a exclus du débat public, où la manifestation est une prise de parole collective légitime.

« Vous pouvez porter plainte », leur a-t-on dit : si ça ne s’appelle pas botter en touche, ça…

Charlie Hebdo a offensé les Musulmans. C’est incontestable. Mais il n’a porté préjudice à aucune personne concrète, ni n’a proféré aucun appel au préjudice.

La question reste maintenant de savoir si Charlie Hedbo doit cependant s’excuser.

On ne pourra y répondre qu’après l’analyse sérieuse des objets du délit.

Dans le troisième et dernier épisode.

 

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