Super Victor: l’échec d’un character design

Super Victor 620x230

Profonde erreur de com’ des créateurs de Super Victor. Le choix désastreux du nom conclut parfaitement l’intégralité des mauvaises décisions: trop démagogique, la mascotte ne ressemble à rien.

Super Victor a l’air bête. On peut expliquer pourquoi: il est une addition maladroite de petits détails censés être mignons par définition, mais tellement mal négociés que le personnage a l’air hagard, stupide, bizarre. Focalisons-nous sur quelques détails.

Roger Ra-but

L’orientation générale est la pire: additionner, sous prétexte d’efficacité (c’est-à-dire pour se rassurer, éviter de prendre des risques, se dispenser de créer) des choses qui ont fait leurs preuves ailleurs. Accumulation naïve de détails aussi grossièrement séduisants et attendus (un cape pour un super-héros, des grands yeux) que complètement anecdotiques (des crampons qui ont un pouvoir, des dessins sous la cape): jamais mascotte n’avait aussi mal à l’aise face aux objectifs incontournables (certes inatteignables dans ce contexte) de séduction et crédibilité.

Les créateurs ont réfléchi comme les auteurs de Qui veut la peau de Roger Rabbit?, confrontés au dilemme terrible d’inventer un one shot cartoon (Roger ne devait exister que pour ce film) et de le rendre immédiatement familier et attachant. La solution? Un peu de Bugs Bunny, un peu d’attitude à la Tex Avery, et puis allez, on va lui filer les gants de Mickey. Mais là où le personnage avait été sauvé par quelques décisions très fortes le singularisant et lui donnant une vraie personnalité (la voix, la sensiblerie), Super Victor n’a rien de marqué et donc de remarquable. On a préféré, sans aucune pression, la surcharge d’attributs racoleurs, la compilation de niaiseries prudentes.

Les yeux dans les bœufs

Dans le répertoire des trucs mignons, on trouve en tête de liste les grands yeux (ceux des mangas et de Disney). Ils permettent de rendre les personnages sur-expressifs (l’action des sourcils se répercutant sur la forme et la taille des yeux), ils brillent excessivement et contribuent à donner une âme aux personnages (puisque les yeux en sont le miroir). Le problème, c’est que Super Victor a lui des yeux complètement insolites: il a des grosses pupilles qui ne laissent apparaitre qu’un fin liseré pour le blanc de l’œil. On n’a donc fait ni le choix mignon de réduire tout l’œil à un point noir (comme pour Pikachu, dont se sont manifestement inspirés les communicants pour la forme et l’équilibre global du visage), ni le choix, qui assume l’hyperbole contre le réalisme, de faire des grandes pupilles dans de grands yeux.

pikachu 2 manga yeux

 

Résultat: personne (ni dans le monde réel ni dans celui de la fiction) n’a les yeux comme ça – et pour cause, ils forment un regard niais, parce que seule la pupille, et pas les yeux en entier, sont écarquillés. On retrouve en outre les gracieux croissants des jolis yeux « fermés » des mangas… mais conjuguée à la fois des yeux plus « normaux » à des sourcils perdus dans le front, la jolie courbe n’est plus rien d’autre que la base d’une forme bizarre, qui a eu peur d’être trop audacieuse.

pikachu 1

Super Victor yeux et sourire

 

 

 

 

 

Le sourire en coin coin

Ensuite, un personnage mignon doit sourire, évidemment. Mais qu’est-ce qui leur a pris de proposer une bouche ouverte? Un sourire figé ne perd pas sa vertu de communication joyeuse, mais dès que la bouche s’ouvre, il est très risqué de la fixer (la seule solution est qu’on voie les dents). Essayez, avec votre propre visage, de composer un sourire bouche ouverte sans qu’on voie trop vos dents: vous prendrez conscience immédiatement qu’on a l’air d’un débile.

Or, Super Victor porte continuellement ce demi-rire. Il n’a pas la bouche ouverte sous prétexte que le dessin serait fixé en plein mouvement de rire, ou qu’il caractériserait un personnage particulièrement rieur. Super Victor est contraint de porter ce sourire fatalement crispé (puisque ni crédible, ni franc), car la mascotte existe en volume pour être vendue, en costume pour donner les coups d’envoi… Et qu’elle doit, en se déclinant, garder son sourire original qui devient encore plus bizarre parce qu’ouvert en permanence, lorsque le personnage est modélisé. Ce sourire partageant une émotion fausse, non identifiable, conjugué à l’absence de personnalité du regard, crée un véritable malaise. Comment des spécialistes de la com’ ont-ils pu ne pas tenir compte de la contrainte de transposer le personnage en volume?

Super victor volume

 

 

 

 

 

Ils en on certes profité pour améliorer les yeux.

 

#PrénomDunePipe

Autre démagogie: confier le choix du prénom à la communauté. C’est complètement débile, pour un sujet comme celui-ci. Le comité concerné devait plutôt craindre les tentatives de nuisance, l’irresponsabilité des électeurs, le décalage entre la cible de la mascotte et la catégorie de personnes qui votera… Sans doute s’était-on prémuni en choisissant trois prénoms qui convenaient – mais on a plutôt donné au final des bâtons pour se faire battre, des arguments précis pour râler: « l’autre choix aurait été meilleur ».

Driblou était en effet le moins décevant, parce que le suffixe « ou » est mignon, propice à un surnom, logique sans être complètement banalisé. Goalix était une option aussi grotesque que basique: associée à un mot anglais, la référence éculée à Astérix devenait franchement insupportable. 51.000 voix ont donc porté Super Victor, un prénom tout droit sorti, comme les autres, de la novlangue du marketing, mais qui a la particularité de prendre en otage les Français, qui ne peuvent pas ne pas le trouver super.

Devant l’unanimité des déceptions (comment les organisateurs ont-ils pu croire qu’un « vote » résoudrait le problème? Les mecs ont-ils supposé qu’il y aurait une corrélation entre la voix des votants et l’audience des médias et réseaux sociaux?), les organisateurs seraient capable de faire marche arrière, tellement ils veulent flatter la foule. En attendant, il parait que ça évoque la victoire (est-ce que ça ne devait pas évoquer une mascotte?). Pas à une infantilisation près, ils ont cru nécessaire de souligner que la mascotte est un héros (j’entends les mecs en brainstorming: « les enfants adorent les héros!… »). « Victor » suffisait: chacun pouvait comprendre que la cape en fait un héros.

Super raté

On pourrait décliner la logique mise en place à tous les détails du personnage. Cette logique démasquée consiste à vouloir remplir tous les objectifs les plus démagogiques, en refusant de sacrifier une forme de réalisme (surement le préjugé que pour s’identifier les enfants doivent avoir l’impression de ressembler physiquement). Cette logique consiste à se réfugier derrière des solutions pratiques qui satisfont des critères en apparence appropriés, mais en réalité simplistes, fixés sans inventivité ni cohérence, et finalement contradictoires. Séduction frileuse, stylisation réaliste, expressionisme soft, gardien volant, enfant commun mais héroïque, gentil et cool. Un brun à mèche. Les oxymores publicitaires sont creuses.

Au final, on est doublement gêné: pour la France (c’est-à-dire pour nous-mêmes) qui expose Super Victor au reste de l’Europe, et pour les concepteurs, vulgaires au point d’expliquer aux enfants pourquoi qu’ils sont contraints de le trouver mignon et féerique, aux internautes qu’ils sont contraints d’accepté un prénom puisqu’il a été élu, aux footballeurs qu’il n’ont aucune raison de ne pas l’aimer, puisqu’il est un lui-même (qui porte le numéro de Barthez, notre champion du monde à qui on faisait des bisous trop mignons sur la tête… Notre numéro porte-bonheur, le 16! Pile celui de l’année de l’Euro! N’est-ce pas magique?).

La magie, c’est ce que les concepteurs ont espéré que Super Victor répande: « Le petit garçon a en effet lui-même des super-pouvoirs grâce à sa cape et ses chaussures magiques lui permettant de voler, d’être un petit génie du football et de créer un peu de magie autour de lui. » Mais quand on voit les ficelles, la magie ne prend pas. Un peu de magie autour de lui… Toute la perversité du concept est dans le « un peu », dans ce marketing qui prend la posture et le discours de la légèreté, de la complicité… Reste que la démarche a réussi l’exploit de multiplier les recettes du succès pour aboutir à un personnage ultra sophistiqué, mais somme toute assez fade.

 

 

Ce contenu a été publié dans Sémiologie, avec comme mot(s)-clef(s) , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

2 réponses à Super Victor: l’échec d’un character design

  1. Nicolas dit :

    Encore un super-héros, dans ce déluge de super-héros, et en plus celui-là n’a vraiment pas l’air très malin…
    On appréciera également les douloureuses opérations de chirurgie esthétique dès son plus jeune âge, curieux lifting pour un ado.

  2. A2l-concept dit :

    Bon article, bien expliqué. En effet très peut de détails suffisent à rendre un personnage hagard, et d’apparence bête. Super Victor en est un exemple quasi caricatural!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *