The Dark Liberté d’Expression Rises

Dernier volet de la trilogie « liberté d’expression ».

Dans le second épisode, on innocentait les caricatures de Charlie Hebdo aux yeux de la loi, non pas au nom d’une liberté d’expression illimitée, mais au nom d’une liberté d’expression bien comprise et délimitée, dont les bornes n’ont simplement pas été franchies. Il y a une valeur supérieure à la liberté d’expression, c’est l’intégrité de la personne. Elle légitime que l’on condamne – même aux États-Unis –, les atteintes à cette intégrité (physique au morale) : diffamation, appel au préjudice, propos xénophobes, etc. peuvent potentiellement être punis. Ainsi, sans nier que les caricatures aient réellement offensé les Musulmans, on récuse qu’elle leur ait causé le moindre préjudice : l’intégrité concrète d’aucun musulman n’a été menacée par la une ni par la quatrième de couv’ de l’hebdomadaire. Les outrages sans victimes réelles ont droit de citer dans le débat public.

Reste que la polémique a réservé son lot d’injustice pour les Musulmans, et qu’ils ont peut-être droit à des excuses.

Les Musulmans dénigrés ?

Le débat public a complètement déconsidéré l’opinion offusquée des Musulmans. Ce dédain a pris au moins trois formes. La première est qu’on n’a pas pris – on ne prend jamais – au sérieux les chagrins des Musulmans lorsqu’une critique les blesse. Ils passent toujours pour des susceptibles qui ont aussi peu d’égard pour la liberté d’expression qu’ils n’ont d’humour ou de recul critique.

La seconde est qu’on amalgame toutes les réactions offensées. Certes, l’impardonnable violence de certaines contre-attaques (dont les plus dramatiques ne déciment pas que des symboles) a provoqué un durcissement des positions – mais la volonté politique de prévenir les amalgames est restée superficielle : on n’a pas entendu la douleur des pacifistes.

Plus exactement, on n’a pas voulu l’entendre : pourquoi les Musulmans, troisièmement, n’ont-ils pas été autorisés à manifester ?

Au départ, une même réaction spontanée : on n’imagine pas une seconde qu’une image puisse blesser. Qu’il s’agisse des Musulmans ou de qui que ce soit, deux raisons doivent pourtant inviter à envisager que cela puisse arriver. Tout d’abord, une image peut être aussi sacrée que la réalité qu’elle désigne. Pour nous occidentaux, la religion est aujourd’hui un peu comme la danse traditionnelle bretonne : un folklore parmi d’autres, un choix de vie, une pratique qui relève de la vie privée. Mais pour les Musulmans, Mahomet est plus réel encore que notre parent défunt, dont nous conserverions religieusement l’unique portrait. Sans parler du fait qu’un pastiche dégradant de cette précieuse photographie ne nous ferait pas rire, nous avons nous aussi nos symboles collectifs sacrés : ceux qui sifflent la Marseillaises ne sont jamais défendus au nom de la liberté d’expression (voir le premier épisode de la trilogie).

Ensuite, une image, de même qu’un mot ou encore une blague, peut objectivement blesser : on ne peut s’en rendre compte que si l’on veut bien considérer avec sérieux la cause de l’offense.

Chercher où est le mal

L’opinion flirte parfois avec l’insulte – et la question d’une condamnation éventuelle de l’insulte se pose sérieusement. Seuls ceux qui ne sont pas personnellement insultés peuvent brandir aveuglément le drapeau de la liberté d’expression. Proclamer que « son antithèse est la censure », comme l’écrit l’article Wikipédia. Mais la censure, comme l’autocensure d’ailleurs, n’est pas « l’antithèse » de la liberté d’expression, c’est sa délimitation, donc sa condition de possibilité. La démocratie n’est jamais l’abolition des limites, c’est précisément la liberté de nous les donner nous-mêmes. Aussi, il est légitime d’interroger les valeurs qui bornent la liberté d’expression, de repousser les limites pourquoi pas – mais plaider pour la liberté d’expression totale est généralement inapproprié et creux ; je souhaite que tous ceux qui la défendent se fassent un jour accuser à tort, publiquement, de pédophile par exemple.

Et qui prendrait la défense, au nom de la liberté d’expression, de l’homme politique qui plaiderait publiquement pour que les jeunes filles Corses, à l’âge de 14 ans, passent quatre ans sur le continent pour devenir les esclaves sexuelles des Français ?

 Ce n’est pas être un censeur réactionnaire que d’étudier l’éventuel caractère condamnable d’une opinion – et lorsque l’accusé se réclame de l’humour, il faut d’autant plus le faire. Se demander si c’est drôle de mentionner publiquement la mort de quelqu’un (« Ce mec est une pute, un panneau publicitaire qui a trois neurones. Ambassadeur de Danone? Qu’il crève dans un yaourt », avait dit Alèvêque de Zidane). Se demander si le dessin consistant à camoufler une bombe dans le turban d’un Musulman (car il s’agissait bien d’un Musulman en général, et non du « prophète au nom de qui une minorité commande des attentats », puisque sur la bombe est inscrite la profession de foi des Musulmans en général) est insultant. Questionner n’est pas une chose réactionnaire ; la présomption d’innocence guide les procès, elle n’en dispense pas. Supposer que le dessin ci-dessus insinue que tout Musulman est un terroriste en puissance n’est ni une vue de l’esprit, ni une affaire minime.

Ni une entrave à la liberté d’expression.

Réquisitoire

Il ne s’agit certainement de plaider pas pour la condamnation systématique des cas litigieux (au contraire : la considération attentive des circonstances des conflits conduisent généralement à légitimer les offenses – parce que le statut de « personne publique » prédispose aux critiques assassines des clowns, parce que la présomption d’innocence ; parce que tout ce que vous voudrez). Je suppose simplement que vouloir condamner systématiquement les outrages est aussi absurdes que de vouloir les légitimer a priori. Je plaide donc pour le débat. Sans espérer, mais craindre non plus, qu’il puisse éventuellement mener à une condamnation, sinon à des excuses. Car s’il y a des circonstances atténuantes, il existe aussi des circonstances aggravantes.

L’humour est sans doute une circonstance atténuante ; l’intention de faire rire n’est pas par voie de conséquence une intention de nuire. Mais ce n’est pas faire preuve d’extrémisme que de soupçonner que l’humour puisse être un alibi.

A l’inverse, on peut s’étonner, par exemple, que des enfants posent nus pour une photographe – mais ce n’est pas faire preuve d’un progressisme snob et béat que d’envisager qu’une démarche artistique puisse mettre en scène la nudité de l’enfance – et pourquoi pas, interroger dans le cadre d’une exposition la nature ambiguë des jugements esthétiques ?

La publicité de l’offense

Dernier sujet de débat : peut-on imposer à la vue des citoyens des images qui les dégouttent ? Qui les offensent ? On estime généralement que le caractère « confidentiel » de certaines opinions ou images doive être préservé : ceux qui ont assisté à certains carnages proposés lors de happening artistiques par les activistes viennois ont délibérément fait le déplacement – mais peut-on imposer, dans l’espace public, la vision de l’éventrement d’une vache vivante ?

On ne compte pas, en France, au nom de cet argument-là (l’impossibilité d’esquiver l’offense), les retraits de l’espace public des images qui ont offensé telle ou telle communauté (chrétienne notamment).

À ce titre, revenons à notre sujet : ne se pourrait-il pas que Charlie Hebdo ait fait preuve, contre toute attente, de précaution plutôt que d’insouciance ? Je note qu’ils ont épargné à l’espace public la prolifération des images radicalement offensantes, celles présentant les fesses et l’anus de Mahomet. Une une est une image publique, qu’on peut difficilement ne pas voir (kiosques, etc.) ; en revanche c’est un acte de volonté d’aller jusqu’en quatrième de couv’, ou sur internet pour découvrir les blasphèmes. Le dessinateur et rédacteur en chef Charb n’a pas gratuitement affirmé qu’il n’y avait « rien » en une, et que ce que l’on trouvait à l’intérieur ne pouvait choquer que ceux qui ne lisent pas Charlie Hebdo, et qui ne pourraient donc être meurtris qu’en le voulant. (Le petit journal a d’ailleurs censuré les dessins, recouvrant les morceaux outrageux d’une pastille rouge, sans doute plus par égard que par crainte. Par autocensure. J’ai apprécié.)

Des excuses de Charlie Hebdo ?

Maintenant, que trouvait-on, en une – dans l’espace public ? Un dessin qui stylisait et déclinait les propos du film Intouchables : dans la suite que feignait de proposer Charb, le Blanc en fauteuil roulant est un musulman, promené par un Juif vêtu de noir ; au-delà de cette déclinaison des couleurs des personnages du film, le dessin propose surtout un clin d’œil à la fiction qui a proposé de rire autour d’un sujet tabou, dont il ne fallait, parait-il, pas se moquer. Les deux religieux en une de Charlie Hebdo ne veulent pas qu’on rît d’eux.

Les caricaturistes de Charlie Hebdo, généralement marxistes et donc davantage anticléricaux que laïcs (mais pourquoi pas?) s’inquiètent de voir les sentiments des religieux offensés gagner du terrain sur l’espace de liberté critique de la caricature ; Charb a prêché pour sa paroisse dans un dessin corrosif mais très bien vu, qui ne s’acharnait pas sur les Musulmans, et qui leur épargnait plutôt une nouvelle représentation du prophète.

Personnellement, je n’ai rien à redire. C’est agressif, c’est provocateur, c’est politique – bref c’est une caricature. Cette tradition française, indissociable de la liberté des médias, n’a pas à se plier à la sensibilité des personnes publiques, à respecter les bonnes moeurs, ni à se garder de malmener les symboles. Ce n’est pas là une licence pour insulter, ni un permis d’appeler au préjudice. C’est la liberté d’expression.

Enfin, j’ai beaucoup aimé la dernière une en date, qui présente un rustre homme préhistorique inventant l’humour en mettant « l’huile sur le feu » : voilà cette fois nos hommes politiques, qui ont abusé de l’expression, renvoyés dans les cordes. Trop frileux ou trop limités pour prendre position, qu’ils soient au gouvernement ou dans l’opposition, nos représentants politiques ne se sont pas contentés de mépriser l’émotion des Musulmans (quand ils ne l’ont pas exploitée, ils l’ont déconsidérée). Ils ont préféré, au lieu de s’excuser, ne pas faire jaloux : ils ont demandé, sans même voir l’oxymore, aux caricaturistes de ne pas exagérer.

Bref, dans cette histoire, aucun homme politique n’a su défendre la liberté d’expression. Charlie hebdo s’est fait chevalier noir.

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