Une définition des mythologies de Barthes

On ne cesse de citer les Mythologies, mais il est rare qu’on explique ce qu’est précisément une mythologie. La Citroën DS est une cathédrale moderne, la viande rouge et les frites sont le signe de la « francité », le catch fonctionne comme le théâtre antique, etc., etc. Mais encore ? Quelle histoire singulière est un mythe ? Qu’est-ce qui motivait Barthes dans le choix des cas à analyser ? Le mythe est une parole contenue, éventuellement dans tout et n’importe quoi. Mais en quoi des objets « contiennent » -ils des « paroles » ?

Le mythe est une histoire

Barthes dit : le mythe est une histoire. Un « système de communication ». Un discours concentré dans un objet, dans un fait, dans une expression, dans quoi que ce soit. Mais avant d’être des histoires, les mythologies sont avant tout une sémiologie, c’est-à-dire, des analyses qui considèrent que les « objets » sont toujours des « signes » : ils « renvoient à ».

En effet, en communauté, les objets renvoient à autre chose qu’eux-mêmes. Le bonhomme vert renvoie à la possibilité de traverser, tel maquillage à tel milieu culturel, tel jouet à tel discours sur la féminité, etc.

La particularité des mythologies se situe alors, pour commencer, dans le « type de renvoi ». Car la viande rouge (pour reprendre un des objets canoniques des Mythologies) ne renvoie pas à la France comme le bonhomme vert au fait de pouvoir traverser, ni comme l’emploi du rouge et du vert renvoient à l’Italie dans une publicité Panzani. Dans une publicité, les jeux de renvoi, de significations, sont délibérés, motivés, cohérents, et visent à susciter telle ou telle idée dans l’esprit du consommateur. Dans le code de la route, les signes sont conçus pour être compris, efficaces, prescripteurs. À l’inverse, la première particularité d’une mythologie, est qu’on a oublié qu’un objet nous racontait une histoire. Une mythologie est un discours déguisé en nature. Comme s’il était dans la « nature » de la viande rouge d’être servie avec des frites et d’être l’image de la France, comme s’il était dans la « nature » de tel ou tel jouet d’être pour garçon ou pour fille (ou dans la « nature » des filles et des garçons d’aimer tel ou tel jouet)

En d’autres termes, à force de raconter leur histoire, les objets ne renvoient plus à une histoire : elle finit par faire partie intégrante de la nature même des objets. L’usage social s’est ajouté à la matière pure au point que le caractère « construit » de ces histoires a fini par passer inaperçu.

Une histoire collective

Un mythe est donc une représentation collective non pas incarnée « par » un objet, mais encrée « dans » les objets eux-mêmes. L’usage nous a fait oublier que les objets ou expressions que nous manipulons au quotidien auraient pu raconter d’autres histoires. L’usage d’un catalogue de jouet, le fait de commander un steak saignant, de prendre plaisir à regarder du catch, sont devenues des choses partagées, spontanées, « naturelles ». L’objectif du sémiologue, du mythologue, est alors de déchiffrer les histoires que nous racontent, l’air du rien, les choses du quotidien.

Ainsi, une mythologie n’est jamais l’histoire effective des objets étudiés (apparition, évolution, etc.). Les mythologies sont des réponses à la question : qu’est-ce que la culture fait dire aux choses ? Et pas seulement ce qu’elle leur fait dire : ce qu’elle les fait être.

Une mythologie : ce que la culture dit que les choses sont. Les valeurs ajoutées.

L’histoire humaine fait passer le réel à l’état de parole, et nos paroles sont cristallisées dans des objets. Le mythe (potentiellement ancien mais jamais éternel) est toujours une parole choisie par l’histoire, parmi d’autres possibles. Parfois un même objet (la viande rouge) peut concentrer plusieurs mythes, parfois un objet moderne (la nouvelle Citroën) prolonge un mythe ancien (celui raconté par une cathédrale : « une grande création d’époque, conçue passionnément par des artistes inconnus, consommée dans son image, sinon dans son usage, par un peuple entier qui s’approprie en elle un objet parfaitement magique« ).

En d’autres termes, voici ce qui caractérise un mythe : non pas le type de message, mais la façon de le proférer. Le mythe est une parole camouflée. Qui ne se donne pas comme une parole. Un mythe est un discours qui n’affirme pas son statut de discours, qui ne reconnait pas son statut de discours – notamment en se faisant nature, ou en étant employé naturellement.

Le mythe est donc un mensonge ?

Oui et non.

Non, parce que ceux qui relaient les mythes ne relaient pas nécessairement des mythes de façon délibérée. On peut y croire dur comme fer, qu’il y a des jouets pour filles, de même qu’on peut avoir intégré que les intellectuels ont la tête dans les nuages. Mais oui, il y a « mensonge », ou plutôt « erreur », dans le travestissement du discours en fait, en nature.

L’analyse mythologique, on l’aura compris, est en définitive un dévoilement. Une démystification. Et Barthes fait preuve d’une extraordinaire acuité dans l’observation et dans l’analyse de l’ensemble de signes qui concourent à établir un mythe.

S’agit-il alors de rendre aux objets leur nature ? Certainement pas. En communauté, plus rien n’est naturel, et tout est politique. Puisque la fonction du mythe est d’interpréter le réel, de l’auréoler de valeurs particulières, le travail de Barthes consiste, premièrement, à identifier ces paroles incluses, à formuler ces valeurs ajoutées, afin, deuxièmement, de démasquer le caractère fondamentalement politique de ces codages. Car selon Barthes, la parole déguisée en fait, en nature, est généralement une parole politique.

Parce qu’il est déguisé en nature de l’objet, le mythe ne perd donc pas seulement son statut de parole : il perd son caractère politique. En identifiant le mythe, en identifiant la parole contenue dans les objets, et en identifiant le caractère politique de cette parole, Barthes propose donc lui-même une œuvre très politique, et même politisée, qu’il s’agit de décrire maintenant.

Les Mythologies : une lutte des classes

L’a priori de Barthes est que l’usage social qui s’ajoute à la matière est orienté par les valeurs de la société bourgeoise. En dernière analyse, le mythe est en effet une parole bourgeoise, l’image que la bourgeoisie se fait du monde, et qu’elle impose au monde, en définissant les objets, lentement, progressivement, à sa convenance.

Et la volonté de déchiffrement des discours contenus dans les objets est alors une démarche très politique, anti-bourgeoise, dénonçant généralement ce que la bourgeoisie a fait des objets. La drame du remplacement du jouet en bois par le jouet en plastique est à ce titre éclairant.

On peut évidemment contester cette idéologie sous-jacente. Il est toutefois insupportable de lire tant de commentaires qui jettent le bébé avec l’eau du bain. Sous prétexte qu’on contesterait l’engagement politique inhérent au travail de Barthes, il ne faut pas refuser l’analyse sémiologique que proposent les Mythologies : dans toute culture, les objets sont des mythologies, racontent des histoires. Et la question de savoir si les valeurs de la bourgeoisie triomphent ou non dans notre éventuelle société du spectacle est complètement indépendante de l’objectif scientifique des Mythologies : proposer une réflexion sur l’opposition et sur l’articulation entre nature et culture.

Lire ou rédiger des mythologies, c’est réfléchir au recouvrement de la nature par la culture. Nous devons conserver de Barthes la volonté de voir les objets, les images, les expressions de nos quotidiens comme des symptômes.

Conclusion

Dans le pire des cas, on ne pourra qu’en faire trop, en sur-interprétant. Mais on pourra se rappeler que Barthes lui-même avait pu se laisser aller : « Parfois, ici même, dans ces mythologies, j’ai rusé : souffrant de travailler sans cesse sur l’évaporation du réel, je me suis mis à l’épaissir excessivement, à lui trouver une compacité surprenante, savoureuse à moi-même. »

Au départ des Mythologies, il y avait l’idée que les objets « réels » – le jouet, la viande, la voiture, l’intellectuel, etc. – ne sont jamais rencontrés dans leur vérité : le réel s’évapore, il laisse place aux histoires que nous racontent ces objets quand on les achète, manipule, ingurgite, regarde, définit, etc. Mais à trop vouloir déchiffrer les paroles incluses, les mythes ajoutés aux objets, Barthes a reconnu avoir parfois lui-même enrichi les objets de sens et d’histoires.

Mais au moins sont-ce de belles histoires : « Manger le bifteck saignant représente à la fois une nature et une morale. Tous les tempéraments sont censés y trouver leur compte, les sanguins par identité, les nerveux et les lymphatiques par complément. Et de même que le vin devient pour bon nombre d’intellectuels une substance mediumnique qui les conduit vers la force originelle de la nature, de même le bifteck est pour eux un aliment de rachat, grâce auquel ils prosaïsent leur cérébralité et conjurent par le sang et la pulpe molle, la sécheresse stérile dont sans cesse on les accuse. »

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Une réponse à Une définition des mythologies de Barthes

  1. Excellent article de fond, même si trop souvent mal écrit, imprécis dans la formule ou dans le ton.

    Je me mets à suivre votre blog et à le recommander à des amis intercalaires, comme moi.

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